La régénération des coraux en Martinique

Qu’évoque la Martinique dans notre imaginaire ? Eau turquoise, cocotiers en bord de plage, récifs vibrant d’une biodiversité à foison, coraux multicolores, bancs de poissons … ? C’est vrai que la réalité s’en rapproche, mais attention à ne pas omettre également l’action de l’humain dans cet imaginaire à saveur paradisiaque. Car aujourd’hui, l’impact des activités humaines (pollution chimique et plastique, construction côtière, activités nautiques) se ressent grandement sur la Martinique et ses écosystèmes marins.

Les récifs de coraux sont certes magnifiques… pour le peu d’entre eux qui persistent. En Martinique, plus de 50 % des coraux sont considérés comme dégradés : nécrosés, dominés par les algues, blanchis. La biodiversité associée à cet écosystème en est tout autant impactée.1

Heureusement, cette dégradation ne se passe pas de manière inaperçue par les locaux, qui plutôt que d’observer la disparition des récifs de coraux de manière impuissante, s’activent pour les régénérer. Nous avons eu l’occasion de rencontrer Amandine, la directrice de l’Asso-Mer, Candice, élue à la commune de Sainte-Luce et Matthieu, chargé de mission du Projet Waliwa autour de leur actions communes de restauration de coraux sur la caye (récif) de Sainte-Luce, dans le Sud de la Martinique.

Vous aussi, découvrez-en plus sur leurs actions de régénération de coraux dans ce nouvel article de blog. Retrouvez également leurs interviews et actions de bouturage sous-marines auxquelles nous avons pu participer dans l’épisode 3 de notre web-série.

Bien qu’inspirés de la rencontre avec l’Asso-Mer et le Projet Waliwa, les propos de l’article suivant n’engagent que les membres de Phœnix Expédition.

Le récif, maillon clé d’une chaîne de biodiversité

Le corail est un animal, sous forme de polype, vivant en symbiose avec une micro-algue, nommée zooxanthelle, qui lui fournit une majeure partie de ses nutriments. Les polypes microscopiques vivent en colonies, et ainsi forment au fur et à mesure des années, des structures récifales. Dans les Antilles françaises, 16 espèces de coraux sont protégées. Le projet que nous avons rencontré travaille à la régénération des récifs formés par une de ces espèces protégées, l’Acropora cervicornis (corail corne de cerf).

Acropora cervicornis © Phœnix Expédition

Les récifs composés de coraux, d’éponges et d’algues calcaires forment un écosystème primordial au maintien de la biodiversité marine. Les récifs coralliens forment des habitats propices à la vie, l’alimentation et la reproduction de nombreuses espèces. Les récifs sont connectés aux tapis d’herbiers marins et aux forêts de mangrove par le mouvement d’organismes marins passant d’un écosystème à l’autre à différents stades de leur développement, formant ainsi toute une chaîne nécessaire à l’équilibre de l’environnement marin.

Récif avec éponges et coraux © Phœnix Expédition

Un constat local

La dégradation des récifs de coraux de Sainte-Luce fut d’abord constatée par les pêcheurs locaux. Du moins, c’est la constatation de la raréfaction d’une espèce de poisson commune, le Waliwa (Epinephelus guttatus), de la famille de mérous, qui a donné suite à des études…  En cherchant à comprendre pourquoi ce poisson était en déclin, le constat fut sans appel : l’habitat de ce poisson se dégrade. Les récifs de coraux, dont ceux formés par l’Acropora, sont abîmés et disparaissent, entrainant avec eux la diminution des populations de ce poisson. 

Epinephelus guttatus © Wikipedia

De fortes pressions anthropiques

Aujourd’hui les coraux sont souvent en tête d’affiche des écosystèmes marins les plus impactés par l’être humain. Mais quelles sont les causes de leur disparition globale, ainsi que locale, en Martinique ?

Les activités humaines, à terre comme en mer, causent énormément de stress sur les coraux. Que ce soit la pollution chimique de l’eau venant des cours d’eau à terre, le non-assainissement des eaux, l’impact physique d’ancres de bateau qui les arrachent, l’acidification de l’eau qui entrave la construction de leur squelette calcaire, ou alors la hausse des températures de l’eau qui cause leur blanchissement massif, les coraux sont loin d’être en paix.

Certains épisodes de blanchissement de coraux ont eu lieu en Martinique : à cause du stress causé par une hausse de température de l’eau, les coraux expulsent les micro-algues avec qui ils vivent en symbiose. Mais si l’épisode de « canicule marine » ne dure pas trop longtemps, la situation est réversible, permettant aux coraux de réintégrer ces micro-algues – ce qui a pu se passer dans la plupart des cas en Martinique.

Quelques branches blanchies © Phœnix Expédition

Aujourd’hui, une des menaces principales est celle de la maladie liée à la perte des tissus (stony coral tissue loss disease), une maladie bactérienne très contagieuse qui cause une perte et une mortalité très forte des coraux durs dans toutes les Antilles. Sur des récifs déjà dégradés et impactés, cette maladie vient rajouter de la difficulté aux coraux, entravant leur résilience face à d’autres pressions anthropiques et naturelles (cyclone, forte houle etc.). Lorsque ces coraux meurent, des algues viennent alors coloniser les récifs morts et déséquilibrent l’intégralité de l’écosystème formé par les coraux, ayant une répercussion sur l’intégralité des espèces associées.

Maladie des tissus © Marilyn Brandt

En plus de soutenir de nombreuses activités économiques comme la pêche et le tourisme, les récifs formés par les coraux protègent les populations côtières. Les récifs atténuent l’énergie des vagues et donc protègent les côtes face aux houles et à l’érosion. Il apparaît donc indispensable pour les villes côtières des Antilles, comme Sainte-Luce, d’intervenir pour protéger et restaurer leurs récifs.

Une mise en action collective

Après avoir dressé ce constat alarmant sur la dégradation des récifs de coraux, la commune de Sainte-Luce a décidé de mettre en place différentes actions pour restaurer l’environnement marin local.

S’est alors mis en place toute une démarche citoyenne, portée par la commune, avec comme objectif celui de permettre aux citoyens locaux de se réapproprier leur environnement et de s’engager pour sa préservation. Ainsi, tous les habitants de la ville, les restaurateurs, pêcheurs, plongeurs et commerçants ont pu être concertés et impliqués dans cette démarche, qui prit le nom de Projet Waliwa.

De ce projet fut déclinée une action particulière : celle de reconstruire l’habitat propice au développement du Waliwa et à toute la biodiversité marine – le récif de Sainte-Luce. Tout en s’assurant de l’amélioration de la qualité de l’eau et en sensibilisant les habitants et acteurs locaux, il était temps de reconstruire les récifs d’Acropora.

Devenir jardinier des mers

Reconstruire des récifs de coraux… pourquoi pas, mais comment ?

Dans le cadre de l’espèce de corail Acropora, la méthode de fragmentation, aussi appelé « bouturage » ou en anglais « coral gardening » est principalement utilisée. En fait, pour restaurer les récifs d’Acropora, il faut se transformer en jardinier des mers.

Action de bouturage © Phœnix Expédition
Boutures accrochées au dôme © Phœnix Expédition

Avec ses bras branchus fragiles, l’Acropora est une espèce de corail qui se fragmente facilement et naturellement à cause de la houle, mais ces fragments ne sont pas morts pour autant. Au contraire, ces fragments peuvent croître à nouveau de manière rapide, jusqu’à 25 centimètres par an. C’est cette particularité qui permet à cette espèce de corail d’être régénérer « facilement », contrairement à d’autres espèces qui sont plus difficiles à bouturer.

C’est ce que nous explique Amandine de l’Asso-Mer, une association basée en Martinique qui agit pour la protection du milieu marin, en charge des actions de bouturage de coraux sur les récifs de Sainte-Luce.

En 2015, le projet « Acropora » est né : à l’initiative de la DEAL Martinique et d’un bureau d’étude, des premiers fragments de coraux ont été prélevés près de la Trinité, côté Atlantique, afin de créer une pépinière de coraux, côté Caraïbes, près du Diamant. La « colonie mère » est l’un des seuls sites (voir le seul) de la Martinique où des récifs d’Acropora existent encore. 

A partir de là, l’Asso-Mer a pu travailler à la multiplication de ces boutures et à partir de 2019 a pu transférer l’intégralité de ces boutures à Sainte-Luce, dans le cadre du Projet Waliwa. En décembre de cette année-là, trois premiers dômes sur lesquels plusieurs boutures de coraux étaient attachés furent installés sur le fond marin de la caye de Sainte-Luce.

Action de bouturage sur un dôme © Phœnix Expédition
Bouture sur dôme © Phœnix Expédition

Un an et demi plus tard, les résultats sont là : les boutures ont grandi et ont pu transformer le dôme en un nouveau récif, où de petites populations de poissons viennent s’abriter et se nourrir. Après avoir observé un tel succès, la commune de Sainte-Luce a donné son autorisation pour l’installation de trois nouveaux dômes afin d’y fixer de nouvelles boutures. Nous avons eu la chance de participer directement à une action de bouturage avec Amandine de l’Asso-Mer, Matthieu du Projet Waliwa et Alex du club de plongée Natiyabel, tous trois partenaires sur cette action de régénération.

Le bouturage de l’Acropora est la méthode la plus utilisée actuellement – c’est une méthode considérée comme « asexuée » car elle ne touche pas à la reproduction sexuelle du corail. C’est d’ailleurs la limite de cette action de restauration car les individus sont tous issus du même individu et ont donc le même patrimoine génétique (peu de diversité génétique réduit la capacité de résilience de la population).

Mais les coraux sont capables de pondre, et ainsi de se reproduire de manière sexuée.

Les dômes de coraux étant installés à trois endroits différents, il peut être espéré que l’espèce se reproduise sur l’ensemble du récif de Sainte-Luce et ainsi se « réensemence » toute seule. Si c’est le cas, et que les coraux se reproduisent tout seul, alors le récif pourrait de nouveau être considéré comme « autonome », un critère primordial pour valider le succès d’une action de régénération d’un écosystème.

Bouture sur un dôme © Phœnix Expédition

Développer une approche écosystémique

De nouveaux récifs ont pu se former grâce aux actions de restauration de l’Asso-Mer et du Projet Waliwa, mais est-ce suffisant ?

Dans un premier temps, les actions de restauration de récifs d’Acropora sont à titre conservatoire. C’est à dire que si la colonie mère, côté Atlantique, venait à disparaître, l’espèce pourrait définitivement disparaître de l’île. Or, grâce à ces nouveaux dômes régénérés à Sainte-Luce, cette espèce peut encore être conservée.

Dans un deuxième temps, ces actions servent de support pédagogique auprès du public, des enfants et des adultes qui peuvent découvrir, apprendre à connaître et à aimer le monde sous-marin. Ainsi, une prise de conscience et une démarche respectueuse peuvent être intégrées par les habitants de l’île, au service de la biodiversité marine locale.

Mais pour régénérer l’écosystème sous-marin de la caye de Sainte-Luce, il faut pouvoir aller plus loin. Car un écosystème, ce n’est pas une seule espèce.

Le récif de Sainte-Luce est formé par l’Acropora mais également par une multitude d’autres espèces de coraux (coraux cerveaux, coraux montagnes…). De nombreuses autres espèces ont leur rôle à jouer dans le maintien de la diversité et de la résilience de l’écosystème entier : des herbivores, des crustacés, des éponges de mer… Ainsi, il faut pouvoir s’assurer que les autres espèces associées à l’Acropora jouent aussi leur rôle dans l’ensemble de l’écosystème du récif.

Vers un futur souhaitable

Alors que les premiers dômes montrent des résultats encourageants et que trois nouveaux dômes ont prévus d’être installés cette année, le futur de l’environnement sous-marin de Sainte-Luce paraît plutôt prometteur. L’Asso-Mer a prévu de continuer ses efforts en partenariat avec le Projet Waliwa et la commune de Sainte-Luce, tout en étoffant leur suivi et rigueur scientifiques afin de comprendre de manière plus approfondie ce qui fonctionne et ce qui échoue.

Les actions mises en place par la commune de Sainte-Luce à travers le Projet Waliwa et l’intervention de l’Asso-Mer font chauds au cœur. Car au-delà de vouloir régénérer le milieu sous-marin, il y a au cœur de ces efforts, l’envie profonde de réconcilier l’Homme et le monde vivant qui l’entoure. Intégrer les citoyens au développement du projet est la clé pour que ces derniers deviennent acteurs de leur territoire et s’approprient la nécessité de contribuer à la régénération des écosystèmes dégradés par leurs activités.

Nous souhaitons le meilleur pour la continuation de ces efforts de régénération par ces différents acteurs, tous réunis autour d’un but commun : celui de voir une biodiversité marine riche et résiliente.

Pour suivre leurs efforts, vous pouvez suivre l’Asso-Mer ainsi que le Projet Waliwa et pour en découvrir encore plus, vous pouvez regarder l’épisode 3  de notre web-série : « Une histoire de plongeur-jardiniers », afin d’y découvrir une action de bouturage et les interviews d’Amandine, Matthieu et Candice. Merci à eux trois de nous avoir reçu et d’avoir organisé cette sortie plongée avec nous. Hâte de voir l’évolution de ces boutures !

Bouture d'Acropora © Phœnix Expédition

Références

1 CMI-Stratégies, “Évaluation de la gouvernance de l’Initiative française pour les récifs coralliens (IFRECOR),” Documentation Ifrecor, http://www.ifrecor-doc.fr/items/show/1897.

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